Biographie-Portrait par Philippe Verrièle

Visage rond, l’œil qui roule un peu sur une moue exprimant une manière de subjugation goguenarde. Le mot est double, à l’image du personnage, il qualifie à la fois cette forme particulière d’étonnement proche de l’éblouissement de celui qui conquiert encore une fois la scène, mais aussi le magnétisme particulier d’un danseur qui a fait d’un physique singulier un atout imparable.
Né le 6 septembre 1964 , à Sarcelles, Frédéric Werlé va découvrir la danse chez chez M. et Mme Auburtin, à Metz, non sans réussite puisqu’il rejoint en 1981 au Centre Rosella Hightower à Cannes où s’affirme une originalité certaine et non moins de penchant pour une manière d’humour non-sensique. Cela se confirme quand le jeune homme 1984 entre au CNDC d’Angers, avec Viola Farber.
Fred Werlé est une nature que l’on remarque ensuite au cœur de certaines des plus belles aventures de la Jeune Danse Française. En 1985-86, il est chez Régine Chopinot pour Rossignol, Le Défilé, Fred le bordel (toutes les trois en 1985 !) puis pour A la Rochelle il n’y a pas que des pucelles (1986). On remarque sa figure lunaire dans les petits bijoux que sont les versions vidéo réalisée par Philippe Decouflé de Codex et Caramba. Il est dans Acktualismus, Oratorio mongol (1990), pièce qui révèle Marcia Barcellos et Karl Biscuit. Cette même année, il rejoint Angelin Preljocaj pour deux saisons. Fred Werlé est l’une de ces figures d’un mouvement qu’il a singulièrement incarnée.
Mais déjà il fréquente Marco Berettini ou Christophe Haleb (complice de chez Preljocaj), alors au tout début de leur parcours de créateur. L’époque chorégraphique se cherche. Frédéric Werlé s’est engagé dans une recherche personnelle proche d’un certain conceptualisme, mais goguenard et mêlé d’un goût pour le dérisoire, tendance populaire… En 1993, le solo Les Songes du moine provisoire, puis en 1995, le quatuor A Table ! annonce ce ton particulier de création qui trouve sa première complète traduction avec La Véritable et véridique histoire de Carmen Dragon et Louis Loiseau (1995). Suivront J’aimerais savoir ce que tu me dis en me regardant (1996) ou bien la Kermesse héroïque (1999) qui confirment le talent de zébulon lunaire et déconcertant du personnage. Singulier, certes, mais avec cette petite pointe d’organisation dans le désordre qui fait que le personnage fédère et aime à fédérer. Il y a cet épisode singulier de l’Art-Throse, moitié dazibao, moitié manifeste avec un peu de fanzine -cette manière d’édition qui fleure aujourd’hui la nostalgie- etfut lancé en 1995 pour durer une petite année. Utopiste enjoué, Frédéric Werlé y apprend la difficulté de l’éveil collectif… Mais, malgré la déception, il a gardé ses vertus d’agitateur et sa capacité à travailler avec les autres. Il est ainsi invité à coordonner plusieurs manifestations comme Danse au sous-sol pour le Théâtre Contemporain de la danse en 1998, Galasystem en 2001 pour le Centre National de la Danse, Les Bobines du Jeudi pour La Chaufferie à Saint-Denis en 2002 et les Mixture(s) à la Chapelle Fromentin à la Rochelle en 2006.
Pour sa danse, les années 2000 l’on vu prendre une certaine distance avec les excès de la danse conceptuelle, superbement moquée dans 1 Zeste 2 (2005). Dans ce duo bancroche avec Bruno Sajous, les deux compères s’obstinent à rater le spectacle qu’ils inventent inventant une hilarante machine à dénoncer la bêtise par l’humour comme un Manneken-pis en liberté qui se soulagerait au pied de la danse qui se pense trop au sérieux… Cela dit bien l’ordre des priorités de Frédéric Werlé : penser et dire, certes, mais à condition que cela ne perde jamais l’esprit de dérision nécessaire à ne pas être trop peser.
Dans ses plus récentes créations, comme Kitchen Attitude (2010), Frédéric Werlé grince un peu moins ou plutôt drape ses goguenardises d’un voile discret de nostalgie. Ce n’est ni gris ni triste, juste nimbé de temps qui est passé sur des illusions conservées, contre vents et marées, intactes. Comme le Dorante de la Critique de l’École des femmes, Frédéric Werlé mesure sans doute que « c’est une étrange entreprise que celle de faire rire les honnêtes gens » et les danseurs en particulier.
Philippe Verrièle